Si l'amour du vin existe depuis que Bacchus est
né, c'est-à-dire il y a bien longtemps, le
service du vin est une spécialité qui s'est
affirmée lentement au fil des siècles,
débutant au cours des festins de seigneurs avant
de renaître au fin fond des tavernes pour
s'affirmer enfin chez les grands restaurateurs du XIXe
siècle. Avec la grande cuisine, la sommellerie est
l'art suprême de la table, enrichi par des
centaines d'années de tradition et de
savoir-faire. C'est cette fabuleuse aventure du
goût que nous vous invitons à
déguster ; en y plongeant les yeux, vous en boirez
le nectar des mots jusqu'à la lie. Bon
appétit!
Cette histoire est
extraite de l'ouvrage " Sommeliers, la passion des vins
et des spiritueux " de Christian SAINT-ROCHE, paru aux
Editions Sèze.
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Le service du vin
n'existait pas, il fut inventé. S'il est
chanté depuis la plus Haute Antiquité avec
Horace, Virgile, Anacréon, Ovide... jusqu'à
nos jours (sans oublier les ménestrels, les
troubadours, Rabelais, Ronsard et les grands classiques
de notre histoire), il fut la boisson des peuples, le
breuvages des rois, la liqueur des poètes. Il n'a
cessé d'être célébré
sur l'étendue entière du monde
civilisé. Les hommes se sont mis d'abord au
service du vin avant de le servir.
L'Antiquité
nous offre les plus belles images d'un passé riche
de célébrations bachiques. On y voit des
serveuses et quelques serveurs préposés au
service du vin : ce n'est pas un métier, mais
seulement un service.
Pendant plusieurs
siècles, ce service restera mal défini,
mêlé à d'autres tâches. Le
domestique effectue tous les travaux liés à
la vie quotidienne. La spécialisation n'existe
pas. Elle ne viendra que bien plus tard, lorsque la vie
seigneuriale et princière s'organisera.
On voit
apparaître progressivement, de l'Antiquité
au Haut Moyen-Age, une forme de service
spécialisé dans les vins par les vignerons.
Le maître, le seigneur donnant une fête chez
lui, commandera à "ses" vignerons, ceux qui
travaillent la vigne et font le vin, chez lui ou dans sa
"commune", de servir les vins tout au long du repas,
lequel durait quatre ou cinq heures.
Il fallut attendre la
prise en main des vignobles par les moines pour voir
apparaître les premiers "cavistes" et "serveurs".
Tout d'abord nous remarquerons que l'économe de
l'abbaye porte le nom de cellerier. Si on attribue ce
nom-là à un moine responsable de la
communauté cela indique que le cellier (la cave
où se fait et se conserve le vin) a une importance
capitale. Dans le monastère, le cellerier nomme
ses "cavistes", c'est-à-dire les moines
chargés des travaux de la vigne et de la cave.
Pendant les repas et pour les offices religieux il
chargera d'autres moines des services du vin. Ils
organisent leur cave du jour pour les divers services. Ce
sont les premiers échansons. Ce mot
"échanson" vient du nom "skanjo" employé
couramment dans le francisque, langue germanique
parlée par les Francs. Quand ils s'implantent en
Gaule, leur domestique, responsable du service du vin est
appelé skanjo. Il deviendra par la suite
l'échanson ou bouteiller car le vin entre de plus
en plus dans la consommation quotidienne et dans les
grands festins. Le terme de bouteiller sera introduit
pour désigner l'officier chargé de
l'intendance du vin à la table du seigneur ou du
roi. Le Bouteiller de France ou Grand Bouteiller
(buticularius), un des grands officiers de la couronne,
est nommé pour la première fois au
XIème siècle. Il remplace le
Maître-Échanson (magister pincenarum) de
l'époque mérovingienne et se trouve, de
plus, chargé de l'administration des vignobles
royaux et de la juridiction portant sur les brasseurs et
marchands de vin. La charge redevint sous Charles VII
celle d'échanson ou de Grand Échanson. Les
abbayes donnent le ton et l'organisation du vin ou de la
cave implique qu'une personne s'occupe des tonneaux, de
la mise en bouteilles, du transport jusqu'aux
appartements princiers ou seigneuriaux.
Peu à peu
l'échanson s'élèvera dans
l'échelle sociale, noblesse du vin oblige. Lorsque
la vie seigneuriale s'organisera, l'échanson aura
même une charge honorifique. Il deviendra officier
chargé de servir à boire (à un
prince ou à un roi).
Les grands seigneurs
provinciaux, imitant cet usage, auront eux aussi leur
échanson. La place est bonne, enviée, peu
éprouvante. Elle sera souvent occupée par
de jeunes nobles ou aristocrates lorsque les cours
royales ou princières réclameront un
officier au service du vin attaché à la
couronne. Les échansons de la maison du roi de
France étaient placés sous
l'autorité d'un Grand Échanson
appelé à certaines époques Premier
Échanson. Il héritera des
prérogatives du Grand Bouteiller. Au
XIIIème siècle, il y avait très peu
d'échansons. Cette charge, qui comprenait
également des fonctions d'intendance domestique
(achat du vin de la cour, perception du hauban, redevance
primitivement payée en vin...), devait être
créée dans plusieurs cours
européennes avant d'être supprimée
à la Révolution, puis de
réapparaître à la
Restauration.
Origine du terme ''sommelier'':
Parallèlement
aux bouteillers et échansons, il y eut les
sommiers et sommeliers. Le mot sommier vient du latin
"sagmarium" c'est-à-dire l'homme attaché
à la somme, la charge, le fardeau. A l'origine les
sommiers sont des chevaux de charge (bêtes de
somme) transportant toutes sortes d'objets. Puis viendra,
au Moyen âge le sommier du seigneur et puis le
sommier, officier affecté au transport, sur des
sommiers, de tous les objets qui suivaient princes et
seigneurs en campagne.
Ce mot de sommier, par
extension, désigna ensuite la charge de la
bête, puis les coffres avec les objets
enfermés, puis l'homme chargé de ces
coffres. Puis vint le mot sommelier. A l'étape,
les conducteurs de chariots transportant ces sommes ou
sommiers étaient appelés "sommeliers". On
retrouve le mot du latin médiéval
"summularius" (officier chargé des vivres et du
matériel).
Outre le Grand (ou
Premier) Échanson, désormais nous
trouverons également dans les cours royales ou
princières, le sommelier, l'officier de la cour
chargé de mettre le couvert et de préparer
le service. Mais ce mot de sommelier s'étend et
s'applique à d'autres charges : le sommelier
d'armes, l'officier de la maison du roi qui a en charge
les armes propres au roi, au prince; on trouve aussi des
sommeliers de panneterie et des sommeliers
d'échansonnerie. Le sommelier de panneterie
servait sous les ordres du Grand Panetier. La panneterie
était l'un des sept offices de la bouche du roi,
chargée du service du pain. Le sommelier
d'échansonnerie servait les vins et était
sous les ordres du Grand (ou Premier) Échanson.
Tandis que le sommelier de panneterie apportait et
plaçait sous sur la table la nef où
étaient enfermées la salière, la
serviette et les tranchoirs ou grands couteaux, le
sommelier d'échansonnerie était
chargé de l'aiguière et de deux vases
d'argent, l'un pour l'eau, l'autre pour le vin.
Par la suite, la
sommellerie désignera la charge aussi bien que la
fonction de sommelier, mais également le lieu
où le sommelier ou la sommelière
conserveront les objets qui leur seront
confiés.
La restauration et
l'hôtellerie créeront peu à peu le
service du vin. Cela viendra en fait des marchands de vin
ouvrant tavernes et cabarets. Nous serons loin, bien
entendu, de la charge du sommelier ou du futur sommelier
du XXe siècle. Mais ces métiers
d'hôtellerie et de la restauration comme ceux des
tavernes et cabarets auront au moins le mérite de
rendre la charge de sommelier (jusque-là
cantonnée dans les offices des rois et seigneurs)
publique. Même sans commune mesure avec le service
scrupuleux des tables royales ou seigneuriales, les
serveurs de vin deviendront avec le temps des gens
stylés.
Les "cuisiniers"
devenus "rôtisseurs" au XVe siècle puis
"traiteurs" au XVIe et enfin restaurateurs au XVIIIe
furent fort appréciés du peuple et de la
petite bourgeoisie, à qui ils vendaient, à
bas prix et au détail, une foule de victuailles.
La corporation était autorisée d'assurer
noces, festins et banquets tant dans leur maison qu'en
autres lieux, de tenir hôtel meublé, de
louer au-dehors couverts, vaisselle et linge de
table.
Cette profession
empiétait sur les privilèges des marchands
de vin, taverniers et cabaretiers (nous sommes en 1599).
Dès 1628, les rôtisseurs étaient
autorisés à "donner à manger chez
eux jusqu'au nombre de trois plats de viande bouillie et
trois plats de fricassée". En 1708, les marchands
de vin obtinrent des droits à peu près
égaux à ceux des rôtisseurs mais
à la condition de "n'avoir aucune enseigne de
traiteurs ni de cuisiniers, ni étalage de
viandes".
Et il ne faut surtout
pas confondre marchands de vin, taverniers et
cabaretiers. Jusqu'à la fin du XVIIe
siècle, on ne pouvait boire chez les marchands de
vin, le vin qu'on leur achetait : il fallait l'emporter.
Dans la grille extérieure à la boutique
était pratiquée une ouverture par laquelle
le client présentait son pot et par laquelle on le
lui repassait une fois rempli. C'est ce que les
ordonnances appellent vendre à "huis coupé
et pot renversé". Chez les taverniers, qui
vendaient "à pot", le vin pouvait être
consommé sur place. Chez les cabaretiers, on
vendait "à assiette", la table étant
recouverte d'une nappe et l'on y consommait certains
mets.
Les marchands de vin
étaient désignés sous une foule de
noms : "vinetiers", "vingniers", "vinstiers", vinters",
"vintiers", "vyniers"... "brocqueteurs",
réservé aux marchands de vin au
détail, au broc. Les noms de "muingniers",
"mingiers", "muingiers", "muyagiers" s'appliquaient aux
marchands de vin en gros, au muid.
On relève dans
le "Traité de Police" de Delamare : "C'est une
erreur populaire qu'un mauvais usage a établi, de
confondre les tavernes avec les cabarets. Ces deux lieux,
à la vérité, ont de commun que l'on
y vend du vin, mais avec cette différence
essentielle qui les distingue que dans les tavernes l'on
doit vendre le vin à pot, et que, dans les
cabarets, l'on y met la nappe et des assiettes, et
qu'avec le vin, on y donne à manger".
Ce ne sera que vers la
fin du XVIIe "qu'on tolérera que les taverniers
servissent des viandes à leurs clients, pourvu que
celles-ci ne fussent pas préparées dans la
maison, qu'elles eussent été
achetées chez les rôtisseurs et les
charcutiers".
Dix ans après
(vers 1708), ils obtinrent le droit de faire rôtir
des viandes eux-mêmes. Mais tous les ragoûts
leur sont interdits et ils doivent faire, chez eux
"montre ni étalage de viande". A la fin du XVIIIe
siècle, les tavernes étaient devenues "le
réceptacle de la lie du peuple" nous dira
Sébastien Mercier.
Jacques-Auguste de
Thou, Conseiller d'Etat (président du Parlement de
Paris) nous rapporte quelques propos amusants (1553-1601)
dans ses Mémoires (1ère édition,
traduite du latin, en 1711). "Dans les cabarets tout est
plein de buveurs. Là des jeunes filles qui les
servent, leur versent du vin dans des gobelets, d'une
grande bouteille à long cou, sans répandre
une goutte. Elles les pressent de boire par des
plaisanteries les plus agréables, boivent parfois
elles-mêmes nécessairement et reviennent
à toute heure..."
Jouvin de Rochefort,
richissime voyageur du début et milieu du XVIIe
nous rapporte de tous ses voyages d'Europe (il dut faire
halte dans une quinzaine de pays), qu'en Angleterre, en
Allemagne et Pologne, notamment la boisson participe
à de nombreux actes sociaux. En Angleterre,
précisera-t-il, "il faut boire deux ou trois pots
de bière en parlant, car on ne fait point
d'affaires qui ne soit entre les pots de
bière".
On accordait alors
autant de valeur alimentaire à la boisson
qu'à la nourriture. Boire entre les repas servait
à se désaltérer. Et puis il existait
des différences entre l'Europe du Nord et du Sud
ou l'Europe de l'Est et celle de l'Ouest. En France, en
Italie, en Espagne, on boit pour accompagner le repas. En
Angleterre, en Allemagne, dans les Pays-Bas et plus au
nord encore, on boit plus entre les repas. Boire est
devenu un rite, intégré à la
société. L'homme boit bien plus que la
femme. D'ailleurs, pour une femme, boire est une chose
indigne. En France, une femme honorable ressentirait
comme la plus grosse injure l'accusation de boire ou
d'avoir bu.
Et le sommelier
d'antan, alors ? je ne le perds point de vue. La
fréquentation du cabaret, du restaurant et de
l'hôtellerie, de nouveauté passera dans les
moeurs assez rapidement, créant des besoins et des
services. Au cours du temps, les métiers du
service se modifieront, se restructureront, se
spécialiseront. En fait, on transposera ce qui
existait dans les cours royales ou impériales dans
les autres couches sociales. Le sommelier
réapparaîtra, répondant à la
définition qu'on retrouve aujourd'hui dans divers
ouvrages : "personne qui, dans une communauté ou
dans une grande maison a charge du linge, de la vaisselle
et de toutes les provisions. Mais cette personne aura
aussi en charge, plus spécialement, du vin et des
liqueurs". Ce qu'elle fera dans les établissements
publics, dès l'ouverture des premiers
restaurants.
Pour l'anecdote, le
premier restaurant reviendrait à un certain
Boulanger, qui habitait rue des Poulies. Cette
idée daterait de 1765 (écrit P. de la
Mésangère) et sur sa porte se lisait cette
inscrition inspirée d'un passage des
lÉvangiles : "Venite ad me omnes qui stomacho
laboratis et ego restaurabo vos.", ce qui signifiait :
"Venez tous à moi, vous dont l'estomac crie
misère, et je vous restaurerai." Il servait des
bouillons et, comme il n'était pas traiteur, il ne
pouvait servir de ragoûts. Il cuisinait des
volailles au gros sel, des oeufs frais, servis sans nappe
sur de petites tables de marbre. On l'imita. Des
restaurants s'ouvrirent, notamment le Wauxhall au
Colisée. La nouveauté, la mode et surtout
la cherté (toujours selonP. de la
Mésangère) les accréditèrent,
car telle personne qui n'aurait pas osé s'asseoir
à une table d'hôte chez un traiteur, allait
sans difficulté payer le même dîner
fort cher chez le restaurateur ! En 1767 (deux ans
après) Diderot l'écrit à Mlle
Volland dans une lettre : "...je sortais de là
pour aller dîner au restaurateur de la rue des
Poulies; on y est bien, mais chèrement
traité...". Il dut y prendre goût puisque
dans une autre lettre, postérieure à
celle-ci, on relève : "...Mardi depuis sept heures
et demi jusqu'à deux ou trois heures au Salon,
ensuite dîner chez la belle restauratrice de la rue
des Poulies...". Le "Dictionnaire de Trévoux"
(édition de 1771) note : "Restaurateur" : il s'est
établi à Paris de nouveaux traiteurs qui ne
vendent que des restaurants et qui s'appellent
"restaurateurs". En 1772, "les Tablettes Royales de la
Renommée" indiquent "les restaurateurs sont ceux
qui ont l'art de faire les véritables
consommés dits "restaurants" ou "bouillon de
prince", et le droit de vendre toutes sortes de
crèmes, potages ou riz, aux vermicelles, oeufs
frais, macaroni, chapons au gros sel, confitures,
compotes et autres mets salubres et
délicats".
Une nouveauté
est à saluer : les dames sont admises et "peuvent
y faire des repas de commande à prix fixe et
modique".
Nous savons que les
serveurs de vin sont en place. Thomas Platter nous
apporte ses observations de la fin du XVIe : "...La
crédence royale avait la forme d'un vaisseau, elle
était d'argent, dorée et fort belle, on y
mettait tout ce qu'on apportait à la table royale.
On porta au roi une foule d'excellents mets.
L'échanson les saupoudrait d'un peu de pain , les
goûtait puis les présentait au roi...son vin
était dans une petite bouteille de verre
recouverte d'osier. Chaque fois qu'il désirait
boire, on lui versait dans un verre à pied de
cristal, au fond duquel étaient des pimprenelles.
Le roi but à plusieurs reprises et chaque fois il
vida son verre..."
Montaigne, grand
voyageur, à cette même époque nous
décrit les pratiques du service du vin,
tantôt à une cour royale, tantôt
à la table d'un ambassadeur ou d'une auberge. On
retiendra deux notes importantes qu'on retrouve chez
d'autres auteurs : la première est qu'on boit
rarement les vins purs; on les coupe souvent d'eau. La
seconde est qu'on ne place jamais bouteille,
aiguière ou pot sur la table, toujours sur la
crédence ou sur une table voisine : "On servit M.
de Montaigne, comme on faisait ordinairement chez M.
l'Ambassadeur quand il y mangeait, à boire de
cette façon : c'est qu'on lui présentait un
bassin d'argent, sur lequel il y avait un verre avec du
vin et une petite bouteille, de la mesure de celle
où on met l'encre, pleine d'eau. Il prend le verre
de la main droite, et de la gauche cette bouteille, et
verse autant qu'il plaît d'eau dans son verre, et
puis remet cette bouteille dans le bassin. Quand il boit,
celui qui sert lui présente ledit bassin
au-dessous du menton, et lui remet après son verre
dans ledit bassin. Cette cérémonie ne se
fait qu'à un ou deux au-dessous du
maître..."Chose amusante, Joachim-Christophe
Nemeitz, précepteur et grand voyageur, nous
apprend au début du XVIIIe siècle,dans son
ouvrage "Séjour à Paris, instruction
fidèle pour les voyageurs de condition
(édité en 1727), qu'il constate le
même usage chez les cabaretiers et certains
restaurateurs parisiens. "...Le vin d'Orléans,
ainsi dit de la province où on le cultive, est
bon, s'il est véritable; mais les cabaretiers le
mêlent avec un peu d'eau, quand on est à
table, au lieu de notre bière..." (il était
Allemand).
A cette époque,
les serveurs de restaurant posent les récipients
(marmites, faitout, soupières...) directement sur
la table. Le client se sert et sert ses hôtes. Seul
le vin est servi au fur et à mesure. Les pots ou
bouteilles ne sont pas mis sur les tables. Ces
garçons (ou filles) de salle, entre les services,
se chargeront de la vaisselle, du linge, du rangement, et
des approvisionnements.
Peu à peu, le service de la cave se détachera de toutes ces corvées. Les commis de cuisine n'iront plus en salle mais prépareront les légumes, les volailles, les rôtis, les sauces... Les garçons et filles du service de salle continueront de s'occuper du linge, de la vaisselle...
Le caviste
apparaîtra pour veiller à l'organisation de
sa cave, de ses vins, de ses mises en bouteilles, de leur
rangement, de monter les bouteilles (car la cave est
souvent au sous-sol) au restaurant, d'ouvrir les
bouteilles et de servir... quelquefois. Le caviste sert
avec son tablier de cave. Sa tenue est déjà
différente de celle des serveurs de plats. Le
sommelier nouvelle manière naît
progressivement sous un autre visage, car bien vite, le
caviste portera aussi le nom de sommelier. Ne porte-t-il
pas des charges, des fardeaux, des sommes toute la
journée ? Ne décharge-t-il pas des
sommiers, des bâts spécifiques aux
bêtes de somme et leurs fardeaux ? Le sommelier se
spécialise, la cave devient son domaine, son
royaume.
Les restaurants de
grande classe font leur apparition en 1792. Le premier de
tous, "La Grande Taverne de Londres" au 26, rue de
Richelieu est créé par l'illustre
Beauvilliers, ancien officier de bouche de Monsieur,
comte de Provence, ex-attaché aux Extraordinaires
des Maisons Royales. Beauvilliers se promenait
majestueusement dans ses salons décorés, au
milieu de sa clientèle, en portant le jabot et
l'épée comme il en avait le droit.
Brillat-Savarin parle de ce grand cuisinier dans sa
"Physiologie du Goût" de façon fort
élogieuse: "Beauvilliers a été
pendant plus de quinze ans, le plus fameux restaurateur
de Paris. Le premier, avec un caveau soigné, des
garçons bien mis et une cuisine
supérieure... Jusque là, l'art n'avait
point été traité avec autant
d'exactitude". Dans "Souvenirs des Tables Parisiennes",
il est ajouté que Beauvilliers avait une
mémoire prodigieuse : il reconnaissait et
accueillait, après vingt ans, des personnes qui
n'avaient mangé chez lui qu'une ou deux fois. Il
avait aussi dans certains cas, une méthode qui
était particulière : quand il savait qu'une
société de gens riches était
rassemblée dans ses salons, il s'approchait d'un
air officieux, faisait des baise-mains, et paraissait
donner à ses hôtes une attention toute
spéciale. Il indiquait un plat qu'il ne fallait
pas prendre, un autre pour lequel il fallait se
hâter, en commandait un troisième auquel
personne ne songeait, faisait venir du vin d'un caveau
dont lui seul avait la clef... Le sommelier servait les
hôtes à discrétion, selon les ordres
de Beauvilliers...
Dans la manière
de ce chef de cuisine, qui offre beaucoup de
ressemblances avec des chefs modernes de notre temps,
apparaît déjà la diplomatie, la
psychologie, la démarche du sommelier
d'aujourd'hui. L'intelligence du vin montre le bout de
son nez. Ce premier grand restaurateur comprend
l'importance du mariage vin-mets et la valeur
psychologique de la rareté, du client
privilégié, du plaisir qu'il promet. Une
critique de l'époque mentionne déjà
: "... ce rôle d'amphitryon ne durait qu'un moment.
Il s'éclipsait après l'avoir rempli et peu
après, l'enflure de la carte et l'amertume du
quart d'heure de Rabelais montraient suffisamment qu'on
avait dîné chez un restaurateur."
Au milieu du XIXe
siècle, la restauration parisienne a une bonne
longueur d'avance sur la restauration de province. Et ce
n'est qu'à Paris qu'on découvre les
premiers vrais sommeliers. D'ailleurs ils
débuteront surtout du côté du
Palais-Royal (au Café Lemblin, un restaurant
réputé dès le début du XIXe,
vers 1815) et de l'Opéra. Sur les Boulevards (de
la Place de la Madeleine à la Place de la
République) de nombreux restaurants
connaîtront des heures de
célébrité : Restaurant Durand, le
Café de Paris, Hill's Tavern, Café Foy...
qui deviendra "Chez Bignon". Villemessant écrit
que "la cuisine y était splendide et, dans la
cave, voisinaient des Saint-Péray, des
châteaux Margaux, des Romanée, des Pouilly,
des Pommard et Sauternes, comme on n'en fait plus". Je
citerai également le type de menu qu'on pouvait
servir au Café de Paris, pour montrer le grand pas
accompli tant en matière de cuisine que de vins en
un siècle, à peine, de restauration. Le
Café de Paris c'est tout le Boulevard. Le
Tout-Paris. C'est Alfred de Musset, Émile de
Girardin, Arago, Félix Arvers, Lord Seymour...
Tous les chroniqueurs ont relaté, à
l'époque, le pari que fit le comte Horace
Vieil-Castel avec un lord anglais (c'était en
1837) qu'il mangerait en moins de deux heures un menu
à cinq cents francs (ce qui était excessif
pour l'époque !).
Voici le menu en
question :
Potage essence de
gibier
(vin de Toquay)
Laitances de carpes au
Xérès
Cailles
désossées en caisses
Truite du Lac de
Genève, Essence d'écrevisses
(vin de Johannisberg
frappé)
Faisan rôti
bardé d'Ortolans
Pyramide de Truffes
entières
(Clos de Vougeot de
1819)
Compote de fruits de
la Martinique à la liqueur de Madame
Amphoux
Sorbet au
Marasquin
Stilton
(Marsala
glacé)
Raisins de Malaga
frais en grappes
(vin de Chypre de la
commanderie et vin de Constance)
Il serait possible de
citer des centaines de menus plus riches, plus
imaginatifs les uns que les autres. Toutefois cet exemple
donne suffisamment l'image de ce qu'on pouvait absorber
à l'époque. Les caves étaient
devenues somptueuses. On avait le souci d'aménager
des caves propres sous les voûtes existantes pour y
ranger de superbes vins, en quantité.
Ce fut le cas du
restaurant très célèbre "La Maison
Dorée", au coin de la rue Laffite et du boulevard,
très fréquenté par le Tout-Paris de
l'époque et de nombreux journalistes
célèbres. Nous sommes en 1848. On
relève les noms du Prince de Galles, Arago,
Labiche, de Villemessant, Dumas fils, Balzac, Docteur
Véron, Théophile Gautier, le Prince
d'Orange, Théodore de Banville... La cave des
propriétaires (les frères Verdier) est
l'une des meilleures de Paris : elle comprenait deux
étages, avec une succursale en face et
s'enorgueillissait de quelques 180 000 bouteilles (le
prix moyen d'une bouteille était compris entre 2
et 40 francs), ce qui était énorme.
Cela montre les
sérieux progrès faits en matière
d'éducation vinicole. Les sommeliers monteront de
plus en plus en salle, dès lors que la
clientèle boit mieux, des vins de qualité
et de prix. Le service du vin s'en trouve grandi,
magnifié. Pendant les services, les sommeliers
resteront en salle. Les cavistes purs assureront le
ravitaillement de la cave au restaurant. Les commis
rangeront les bouteilles, se chargeront de les "glacer"
ou de les maintenir à température. Auguste
Luchet écrira du "Café Riche" (1867) : "...
un garde-manger sagement glacial, que suit une
sommellerie rangée comme un bureau, sépare
la cuisine de la cave, domaine d'un vieillard que tous
vénèrent, mais n'imitent pas,
malheureusement : l'irréprochable et religieux
sommelier Caradot. Ce lieu renferme des trésors;
le gardien le sait et sa vie se dépense à
les servir. M. Caradot défend de fumer dans sa
cave. L'Exposition de Londres, en 1862, contenait le
spécimen de cette cave aujourd'hui si
célèbre. Nous l'avons retrouvé, plus
complet, à l'Exposition de Paris. C'est le groupe
inappréciable de tous les grands vins de France,
pris en bonne année, puis soignés, et,
qu'on nous passe le mot, "élevés" par un
acheteur-connaisseur".
Caradot, qui avait
débuté avec le siècle, dirigeait
encore cette cave à plus de quatre-vingts ans. Il
avait été toujours sommelier.
En ce même
temps-là (1867), des dîners
célèbres eurent lieu en cabinet particulier
au Café Anglais, le plus fameux peut-être de
tous les restaurants du XIXe siècle. La cave
montrait une richesse remarquable en champagnes et en
bordeaux (le propriétaire, M. Delhomme aimait peu
le bourgogne et cela expliquait la faiblesse de sa cave
en vins de cette région). Il avait, par contre,
une fort belle collection de vins étrangers.
Aujourd'hui on n'invente rien en prônant la
tolérance et l'éclectisme, en introduisant
dans sa cave et sur sa carte des vins
étrangers.
Prenons l'exemple
célèbre du dîner des "Trois
Empereurs" du 7 juin 1867, réunissant autour d'une
table somptueusement servie : le roi de Prusse (futur
Guillaume Ier.), l'empereur de Russie Alexandre II et le
Tzarevitch, qui deviendra Alexandre III.
Menu :
Deux potages
(Impératrice et Fontanges)
Soufflés
à la Reine
Filets de Sole
à la Vénitienne
Escalopes de Turbot au
gratin
Selle de mouton,
purée bretonne
Trois entrées
:
- Poulets à la
portugaise
- Pâtés
chauds de Caille
- Homard à la
parisienne
Sorbets au vin
Deux rôtis
:
- Canetons à la
rouennaise
- Ortolans sur
canapés
Quatre entremets
:
- Aubergine à
l'espagnole
- Asperges en
branche
- Cassolettes
Princesse
En fin :
- Bombes
glacées
Vins : Madère
retour des Indes 1810 (grande mode à
l'époque que les vins retour des Indes) -
Xérès retour des Indes 1821 - Château
Yquem 1847 - Chambertin 1846 - Château Margaux 1847
- Château Latour 1847 - Château Lafite 1848 -
Champagne Roederer frappé.
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C'est une nouvelle
époque qui s'ouvre, pour la culture du vin, celle
où les mariages des vins et des mets, si
imparfaits soient-ils, sont devenus une évidence,
un besoin, un plaisir de l'homme et de la femme de
goût du XIXe siècle. La cuisine
mijotée, pensée, travaillée
développe de nouveaux arômes. Les vins
bouquetés s'y unissent volontiers. Malheureusement
le Phylloxera détruira le vignoble français
et sa reconstitution sera lente et très difficile,
vers les années 1870-1900. Trente ans environ de
vins dont une grande partie proviendra soit de la fraude
(vins trafiqués ou entièrement
fabriqués), soit de nouveaux vignobles (hybrides)
donnant des vins de moindre qualité. Seuls
resteront fidèles à la qualité les
vignes qui recouvreront au bout de quelques années
leur production antérieure et leur
réputation.
Les sommeliers ne
seront pas des employés inutiles à ce
moment-là, car ils rempliront leur cave de
restaurant de vins nobles, ceux qui ont été
élevés à l'ancienne, loin des
centres de fraudes. L'importance accordée à
l'élevage en fûts et à la mise en
bouteilles atteindra des sommets inconnus jusque
là..
La crise sera longue
et il faudra attendre les années 1920-1930 pour
voir apparaître des horizons nouveaux, ceux de la
sérénité, de
l'honnêteté et de la qualité. Lorsque
le Comité National des Appellations d'Origine des
vins et eaux-de-vie sera créé en 1935, les
restaurateurs y verront un signe du destin.
Les vignerons
sérieux, oeuvrant dans la qualité,
respectant les traditions et ambitieux, réalisant
une propagande soutenue, parviennent à placer
leurs vins. Ce seront les futures "locomotives" de la
viticulture d'appellation. Ces nouveaux pionniers
croiront à la qualité et à leur
réussite dans dans un monde où les modes de
vie sont en pleine mutation. Suivis par quelques-uns, ils
formeront vite un peloton de tête,
préférant la qualité à la
quantité, la rationalisation à la
production désorganisée, anarchique.
Les sommeliers qui
viendront prendre le tablier et la grappe d'or
épinglée sur le revers de leur veston
après la guerre de 14-18, représenteront
une nouvelle race de sommeliers. Les transports modernes
-le bateau, le train, l'automobile et bientôt
l'avion vont modifier les styles de vie, favoriser le
développement de l'hôtellerie et du
tourisme, provoquer des changements dans les cuisines, la
connaissance des vins... L'industrie
hôtelière, si lente à progresser,
s'éveille enfin. Palaces et palais
s'érigeront vertueusement contre les
hôtelleries malades du progrès. Mais les
petites et modestes auberges et hostelleries de village,
installées au carrefour des grandes routes,
près des gares de voyageurs ou sur des places, au
centre de la cité ressuscitent, appelées
à un renouveau de leur activité.
L'association du
tourisme et de la gastronomie (sans compter les
spectacles), ébauchée à la fin du
XIXe siècleprend son essor dans les années
1925-1930
L'amélioration
des conditions de travail, les congés payés
(1936) favoriseront le tourisme et la gastronomie. Les
recettes régionales voyageront et les terroirs
viticoles seront découverts par les nouveaux
amateurs. On se préoccupe à présent
dans toutes les classes sociales de plaisirs, de
spectacles, de consommation, de communication, de luxe,
de qualité de vie, de loisirs... Ainsi cet
écrivain et journaliste qui connut jadis la
misère et la peine des hommes, pouvait
écrire, à la veille de l'Exposition de
1937, cette illustration et défense de l'existence
du luxe, du luxe lui-même, si décrié
par démagogie irréfléchie : "Les
hôtels les premiers emplis ont été
des palaces. Une des lois déconcertantes du
commerce démocratique est qu'on n'imite que le
luxe; la clientèle moyenne suit la
clientèle princière. Si le champagne est
devenu le vin de fête populaire, détonnant
aux mariages ouvriers, c'est parce qu'il a
été la boisson d'apparat et le
demeure.
"La vogue des perles
cultivées ou imitées vient de la
royauté des perles vraies. Si Paris perd sa
réputation de luxe, la clientèle moyenne
internationale n'y viendra plus. Quand la duchesse dont
la toilette est décrite dans les journaux mondains
se chausse de lézard, les gamines de Belleville
mettent leurs petits pieds dans la peau à
écailles. Le luxe est le ferment du commerce. Il
le fait lever."
Notre comportement, en
1986, est le résultat de cette pâte qui
levait au début de ce siècle.
Pour les
métiers de bouche s'ouvrait une longue
période de prospérité. Les
sommeliers allaient vivre un essor sans
précédent. A Paris on relève alors
un nombre impressionnant de sommeliers, environ sept ou
huit cents. Pour l'époque, c'est énorme !
Il est certain que le métier de sommelier entre
1920 et 1960 s'affirme comme une spécialité
et les sommeliers forment une corporation
indépendante, cohérente, vivant leur
métier comme une passion. Les cuisiniers et les
sommeliers sont désormais des artistes au service
d'un grand art : l'Art de la Table.
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